Carthage, Rome, situations impossibles… et Star Trek

En commençant à concevoir l’intrigue de mon « roman antique », les échos de celle-ci avec notre histoire récente n’ont pas pu faire autrement que de me sauter aux yeux. On y voit la superpuissance de l’antiquité (Rome) s’opposer à une autre puissance (Carthage), d’origine moyen-orientale, à laquelle il est reproché de concevoir en secret une arme terrible. Et ce, sans qu’aucune preuve formelle n’existe. Mon intention initiale n’était certainement pas de faire un cours de géopolitique, pas davantage que de donner mon opinion sur des conflits, passés ou larvés, dont les tenants et aboutissants dépassent très largement mes connaissances. Comme toujours, mon seul objectif était d’imaginer une bonne histoire, plaisante et riche en péripéties, et de la raconter du mieux que je pouvais. J’ai toujours pensé que dans mon domaine (je ne généraliserai pas à d’autres), le sous-texte devait s’imposer de lui-même plutôt que de constituer la raison d’être du récit. Dans le cas contraire, on en vient vite à s’embourber dans des considérations qui desservent très certainement l’histoire.

C’est en me lançant dans l’écriture pour de bon que je me suis rendu compte à quel point tout cela était délicat. Qu’il est compliqué d’écrire sur la guerre, les tensions entre pays, les préjugés ethniques, sans y mettre un peu de soi ! Comment, en tant qu’auteur, rester neutre face à des événements qui, dans la vie réelle, me feraient forcément réagir ? Le souci, c’est que je ne suis pas un penseur, mais un simple « raconteur ». Et pour bien des raisons (trop longues à développer dans un simple billet), je n’aime pas me mêler de morale.
Mon salut est venu de Star Trek. Oui, la série TV de science-fiction. Et plus précisément de Star Trek : The Next Generation (aka : ST TNG).

Avant de commencer l’écriture d’Elyssa de Carthage, j’étais justement en plein marathon TNG, enchainant les épisodes avec gourmandise. TNG, comme la série d’origine (TOS pour les intimes), ne repose pas tant sur les effets spéciaux et le grand spectacle que sur des cas de conscience métaphoriques ; les personnages y voient leurs convictions constamment remises en question, et apprennent qu’il est impossible d’envisager la réalité selon une seule perspective. Ainsi, le poids de la culture de chacun est une composante qui rend illusoire toute tentative de décision purement objective.
Ce sont les épisodes signés par Melinda M. Snodgrass qui, à mon sens, ont porté au plus haut l’esprit de la série : on ne s’y réfugie pas derrière la morale, on ne prétend jamais asséner « la » vérité absolue à travers les actes des personnages principaux… en revanche, on nous montre des êtres qui réagissent à des situations impossibles avec décence et dignité. Les héros de Melinda Snodgrass ne sont ni des exemples à suivre, ni des modèles à imiter : juste des cas particuliers qui règlent des dilemmes du mieux qu’ils peuvent, via des compromis, des renoncements, et des remises en cause de leurs propres dogmes. C’est fort de cet enseignement indirect que j’ai pu me lancer plus sereinement dans l’écriture de ce roman. Je ne crois pas que l’on puisse imaginer meilleure approche dans le cadre d’une fiction de divertissement.

Bref, merci Star Trek. Qui aurait cru que c’est en compagnie des capitaines Kirk et Picard, de Spock, Riker, Data, Worf, Deanna et McCoy que je trouverais la clé d’un récit antique ?

Trains

J’ai aimé les gares avant d’aimer les trains. A l’époque où mes parents et moi ne voyagions qu’en voiture (et toujours aux mêmes endroits), les gares, et la gare de Lyon en particulier, étaient indissociables de cette famille de province – éparpillée entre la Drôme et la Bourgogne – qui venait nous rendre visite à Paris. Le reste de l’année, je n’avais que rarement l’occasion de voir ces cousins, ces oncles et tantes, et je me rappelle sans mal mon excitation en les attendant sur le quai. L’effervescence des gares n’a rien à voir avec celle des aéroports et de leur milliard de corvées. Tout y est à échelle humaine et intemporel. Un pas en dehors de la gare et l’on est en pleine ville, pas dans une zone déserte dont il est impossible de s’échapper par ses propres moyens.

Ce n’est que plus âgé que les trains eux-mêmes ont commencé à m’intéresser. Pas tous, d’ailleurs : le TGV m’ennuie profondément. Le TGV, c’est un avion qui n’aurait pas réussi à se laisser pousser des ailes. Je n’aime ni son odeur, ni sa forme, ni les tristes voies qui ont été creusées pour lui. Bien sûr, il est rapide, et climatisé. Mais ce n’est pas du tout l’idée que je me fais d’un voyage en train. Sans même rêver à l’Orient Express, je lui préfère mille fois ces petits trains qui nous amènent dans des villes dont on ne soupçonnait pas l’existence (à plus forte raison parce que je suis nul en géographie), et qui ont su préserver la beauté des compartiments. On va vite, mais pas trop ; bref, on a vraiment l’impression de voyager, et pas seulement d’être mené d’un point A à un point B. Bien sûr, il y a toujours la crainte de voir débarquer une horde de gueulards ivres morts (ou un nouveau né affamé), l’angoisse que son voisin ne se mette à peler une orange ou manger un oeuf dur… Toutefois, l’impression de se lancer dans un inconnu familier, de se laisser bercer vers sa destination, elle, ne change jamais. Quel bonheur !

Aujourd’hui que mon activité d’auteur m’amène à beaucoup fréquenter la province, je me réjouis de ces voyages en train de quelques heures, riches en lecture et en rêvasseries, le nez collé à la vitre. Et même s’il y faisait atrocement chaud, que j’y avais dormi enroulé sur mon portefeuille et tous mes biens biens précieux, quel beau souvenir que ce Paris-Rome interminable ! Un jour, j’en suis sûr, j’écrirai quelque chose à propos des trains. D’ici là, j’espère avoir l’occasion de le prendre encore et encore.

Histoire que ça soit clair…

A chaque fois qu’il me vient une idée de roman « adulte », j’en arrive à cette conclusion : ça peut éventuellement être bien, ça peut être sympa à écrire, mais je n’aurais personnellement aucune envie de le lire.

Voilà 15 jours que je traine l’une de ces idées (je la garde pour moi, bien entendu). Tout à l’heure, dans mon bain, j’ai tâché d’imaginer ma réaction si je découvrais ce livre fini (tel que je l’imagine, en tous les cas), en librairie. Ca donnait quelque chose comme « Pfff, encore une de ces c….ies de roman français qui parle de rien, avec un mec qui se regarde écrire« . De manière générale, je me demande si beaucoup de romanciers français actuels seraient passionnés par leur production si quelqu’un venu du futur leur faisait lire à l’aveugle.

On s’imagine toujours que le roman jeunesse implique une espèce d’abstinence, de formatage, que l’on se « force à écrire façon roman jeunesse ». Je puis plus que jamais affirmer que l’on ne se force pas davantage que dans n’importe quelle autre filière littéraire. Voilà pourquoi mon idée, je vais la mettre dans un tiroir et avaler la clé. Elle n’aura même pas eu le droit de séjourner dans le petit carnet noir où je note toutes les autres idées.

La preuve est faite, j’aurai 13 ans jusqu’au bout.

eric-robots

Le « problème » de la littérature jeunesse : une réponse au Figaro

En réponse à l’article de M. Thibaut Dary, disponible à cette adresse :
http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2014/02/14/31006-20140214ARTFIG00319–tous-a-poil-et-si-le-probleme-de-la-litterature-jeunesse-etait-d-abord-sa-mediocrite.php

M. Dary,

Il est très difficile de faire un choix parmi les nombreux motifs d’énervement que fournit votre tribune au Figaro ; selon le mode de consultation utilisé – smartphone, grand écran – j’en compte en moyenne un par ligne. Je vais donc tâcher de cibler un peu mes remarques, en commençant par votre chapô. Je me permets de le citer :

« Les professionnels de la littérature de jeunesse jouent l’indignation quand le contenu de leurs publications est critiqué. C’est souvent la moindre des choses que de pouvoir le faire. »

C’est la moindre des choses, en effet, et c’est pour cela qu’avant le coup d’éclat de M. Copé, avant qu’un résidu de la Manif Pour Tous ne demande aux maires de retirer certains livres des bibliothèques municipales, tout était au mieux dans le meilleur des mondes. Les auteurs écrivaient, les illustrateurs illustraient, les éditeurs éditaient, et les critiques critiquaient. En bien ou en mal, et ainsi de suite. Bâtir un article sur l’idée que les professionnels de la littérature jeunesse ne supportent pas la critique ? Parmi les hypothèses qui me viennent en tête, au débotté, je retiendrai la plus flatteuse pour vous : la mauvaise foi.

Comment ne pas comprendre – ou admettre, pardon : nous sommes partis sur de la simple mauvaise foi – que ce n’est pas une « critique » au sens où on l’entend d’ordinaire qui a mis le feu aux poudres, mais bien une attaque sur le fond des idées avancées par Tous à Poil ? Autrement dit, un jugement moral. Que l’on parle de nudité ou d’homosexualité, ce qui gêne n’est pas la qualité intrinsèque des ouvrages, mais bien leur thématique. Vous les sentez un peu plus, déjà, les 451° Fahrenheit, là ?

Il y aurait des livres jeunesse médiocres ? Quelle découverte : le Pulitzer vous attend. De manière générale, il y a des bons et des mauvais livres, de la bonne et de la mauvaise musique, de la bonne et de la mauvaise peinture, etc, quels que puissent être les styles et sujets. C’est donc entendu : tout ce qui sort en jeunesse n’est pas bon. Toutefois, on peut difficilement nier le caractère inventif et effervescent que présente globalement ce secteur en France. Des nouveautés de qualité, il en sort toutes les semaines, avec une créativité qui, pour le moment, ne semble pas encore avoir trouvé ses limites. En cela, il me semble que le « taux de déchets » de la littérature jeunesse, aujourd’hui, est bien inférieur à celui de la littérature générale. Mais c’est un autre débat.

Evidemment, choisir un thème sensible ne donne pas l’assurance de faire un bon livre. Tous les livres jeunesse abordant le sujet de l’homosexualité ne sont pas des chefs-d’oeuvre, et personne n’a jamais prétendu le contraire. Sur les réseaux sociaux, de nombreux professionnels de la jeunesse se sont même déclarés embarrassés par quelques titres mis en avant ces derniers jours. Mais une fois encore, ce n’est pas un procès en qualité que M. Copé a entamé, mais un procès en intentions. Lui, et quelques autres, sont partis du postulat inverse à celui qui ouvre ce paragraphe : choisir un thème sensible, ce serait l’assurance de faire un mauvais livre. Arrêtons de tourner autour du pot : M. Copé n’est pas critique littéraire. Il n’a pas dit que le message d’égalité transmis par Tous à Poil ne fonctionnait pas, que le texte aurait dû être moins sibyllin. Non : il a dit que le livre était, dans son principe même, intolérable.

Toute production artistique offre une vision du monde. J’imagine que cela pourrait même être une définition de ce qu’est l’art. Bien sûr, la littérature jeunesse n’est pas neutre de ce point de vue. Mais il ne s’agit pas de politique dans son sens courant. Vous rappelez que M. Delcourt s’est engagé aux côtés d’Anne Hidalgo. Fort bien ; ce n’est pas parce qu’il édite des BD qu’il devrait faire une croix sur ses opinions. Maintenant, j’aimerais beaucoup que vous me disiez quels albums, chez Delcourt, sont assimilables à de la propagande pro-PS. Et vous remarquerez qu’à l’inverse, personne ne s’est jamais plaint du prosélytisme chrétien en matière de BD, qui a l’air de constituer votre propre credo. Peut-être a-t-on pu s’en moquer… mais le bannir ? Certainement pas.

Qu’il s’agisse de nudité ou d’homosexualité, les valeurs véhiculées par la littérature jeunesse sont celles de l’égalité et de la fraternité qui, je pense, transcendent l’appartenance à un parti quelconque. A moins de considérer, bien sûr, qu’il puisse s’agir de valeurs purement gauchistes ; je laisse à ceux qui sont de cet avis le soin de se mettre en paix avec le concept de « pacte républicain ». Mais bon, tant qu’il y a la liberté, n’est-ce pas…

Ce qui est profondément choquant dans votre tribune, M. Dary, c’est que sous le prétexte de prendre de la hauteur, de replacer le débat dans une perspective critique et formelle, elle apporte de l’eau au sinistre moulin de M. Copé. C’est comme si on menaçait de retirer le droit de vote aux femmes et que devant la levée de boucliers, quelqu’un s’écriait tout à coup « Oui, mais bon, il y en a beaucoup de moches, quand même ! ». Le moment est, tout simplement, très mal choisi. Ou très bien choisi, selon la perspective dans laquelle on se place. En tous les cas, il n’y a pas de quoi être fier.

J’ajouterai que je ne m’exprime pas par aigreur ou par défiance envers votre journal : sur les trois romans que j’ai publiés à ce jour, deux ont eu droit à une critique élogieuse dans le Figaro. Cela ne m’a pas empêché, toutefois, de me sentir agressé par votre tribune.

De manière intéressante, le lien Internet de votre article ne reprend pas son titre affiché, mais énonce ceci : « Et si le problème de la littérature jeunesse était d’abord sa médiocrité ». Qui a dit que la littérature jeunesse avait un problème ? A part vous et M. Copé, s’entend ? La littérature jeunesse, dans son mode de fonctionnement actuel, n’a aucun problème. Et si ceux qui la lisent en ont un, c’est à eux de le régler.

A bon entendeur,

Eric Senabre

Auteur jeunesse, publié chez Didier Jeunesse

 

 

Dévorez les livres ! Mais ne les brûlez pas…

Prenons le bon côté des choses : on disait le Livre mort, enterré, remplacé par les liseuses électroniques – voire par rien du tout ; et grâce à une poignée de fous, on se rend compte que non seulement le livre est toujours là (le vrai, en papier, qu’on trouve en bibliothèques et en librairies), mais qu’en plus, sa puissance symbolique est encore assez vivace pour en terroriser certains. Pour un auteur, et même un lecteur, c’est une nouvelle formidable : les livres peuvent encore changer le monde !

Bien sûr, il aurait été souhaitable que tout ceci se déroule sous les auspices d’une curiosité intellectuelle renouvelée. Au lieu de cela, le livre récupère sa place par le biais de l’intégrisme. Et le livre-jeunesse tout particulièrement ; lui que l’on aurait pensé, a priori, à l’abri des polémiques.

Il y a quelques mois, La fête des deux mamans d’Ingrid Chabbert s’était retrouvé dans le colimateur de bigots de base – de ceux que l’on ne pensait plus croiser autrement qu’en regardant le DVD du Nom de la rose. Déjà, on y voyait un coup satanique porté à l’idée même de famille (dans le sens « Nicole Lambert » du terme). Plus récemment, alors que la France traverse une curieuse crise de delirium tremens, ce sont les romans d’Anne Percin (et plus particulièrement Le Jour du slip, je porte la culotte, écrit à quatre mains avec Thomas Gornet) qui se sont retrouvés sous le feu des torches (pas de cagoules pointues, du moins pas encore). Et voilà que certains sites – auxquels je ne ferai pas davantage de publicité – s’appliquent à dresser une liste noire des romans-jeunesse « destinés en fait à banaliser les actes contre-nature et le changement de sexe« . Le tout, en détournant les informations d’un autre site (bien intentionné, celui-ci), et avec pour mot d’ordre de faire pression sur les maires pour que les livres en question soient retirés des bibliothèques.

Les conséquences personnelles, pour les auteurs qui viennent d’être cités, sont  intolérables : insultes, calomnies, menaces… Du jour au lendemain, d’auteur-jeunesse, on devient un nouveau Salman Rushdie (sauf que l’on est en France, et en 2014). Il y aurait de quoi en pleurer, en hurler de désespoir, même…
Et ils se seraient bien passés de ça, ces auteurs, bien entendu. En prenant la peine d’écrire des fictions où l’homosexualité – et, plus généralement, la différence – sont dédramatisées, replacées dans un contexte serein, l’idée n’était pas de de se transformer en martyr (et fort heureusement, on n’en est pas encore là). Mais le monde étant ce qu’il est, il y avait toutefois là une certaine forme de courage.

Ceux qui prennent les coups, aujourd’hui, ont réussi à montrer une chose : que les livres, et en l’occurrence les livres-jeunesse, ont toujours la force de bousculer les médiocres ; pas parce qu’ils essaient de choquer – quoi de plus bête que de choquer ? – mais parce qu’ils véhiculent une vision du monde lumineuse, fraîche, honnête, que certains n’ont pas le courage de regarder en face.

Merci à eux.

Carthage, Rome, et M. Fromon

Durant nos années d’école primaire, de collège ou de lycée, il est rare que l’on ne croise pas la route d’au moins un professeur original, fantasque, voire complètement fou. M. Fromon, professeur de français et de latin au collège Robert Schuman, à Colombes, en était l’illustration jusqu’à la caricature. Sans doute ses vingt-cinq ans passés dans l’éducation nationale, au sein d’un des pires établissements de la banlieue parisienne, avaient-ils contribué à entamer sévèrement sa santé mentale ; toutefois, à le côtoyer, on avait peine à croire qu’il ne présentait pas, à la base, quelques prédispositions à la démence.

M. Fromon était l’un de ces professeurs qui donnaient des cauchemars aux élèves à chaque veille de rentrée. Il n’était pas question d’avoir M. Fromon. Tout, mais surtout pas lui. C’est qu’en plus de ces lunettes rondes, aux verres épais, qui transformaient ses yeux en cercles concentriques, il portait toujours la même chemise à carreaux. Jour après jour. Année après année. En quatre ans passés au collège, je n’ai jamais vu M. Fromon arborer autre chose que cette chemise à manches courtes, hiver comme été. J’ai un temps espéré qu’il pût posséder un plein placard rempli de chemises identiques : l’idée d’un vêtement porté quotidiennement, à même la peau, présentait un aspect proprement intolérable. Hélas ! Un jour, le stylo Bic qu’il portait dans la poche extérieure de sa chemise a fui, ornant le tissu d’une large auréole verte. J’étais alors en cinquième ; l’auréole n’a pas bougé jusqu’à la fin de ma troisième. Je parle de sa forme, bien entendu : la couleur, elle, est passée par plusieurs stades plus ou moins répugnants, validant la terrifiante thèse de la chemise unique.

A tenue particulière, attitude particulière : M. Fromon était également connu dans pour ses méthodes pédagogiques innovantes. Tout le collège chuchotait qu’il avait laissé deux jeunes gens s’écharper en plein cours parce qu’ils « étaient de la même religion » ; il avait également défrayé la chronique pour avoir vidé le cartable d’un élève par la fenêtre de sa classe. Mais avant tout, on savait que pendant le cours de M. Fromon, on faisait tout sauf du français, ou en tous les cas, rien qui figurât au programme. De l’extérieur, il donnait l’impression d’être une épave ; et à l’exception d’un collègue aussi cinglé que lui, il ne paraissait pas avoir d’amis au sein du corps enseignant. Un paria en sursis.

Pendant trois ans, j’ai réussi à lui échapper. Mais en troisième, c’en était fait de moi : M. Fromon était le seul professeur disponible pour faire classe aux latinistes. Ainsi donc, j’allais être enchaîné deux heures par semaine dans sa petite classe, livré à sa saleté, à ses délires. Et peut-être à pire encore.

M. Fromon n’avait pas enseigné le latin depuis des années. Or, le latin était sa passion. Aussi, quand on lui a proposé de rempiler – du bout des lèvres, j’imagine – le  brave homme en a été tout ému et chamboulé. C’était pour lui un retour aux sources, sans doute même une forme de rédemption. En conséquence de quoi, je n’ai pas eu en face de moi l’être abject que je redoutais tant. J’ai découvert un monsieur d’une grande douceur, dont la gentillesse avait probablement précipité la perte : personne d’aussi naïf, bon, généreux, sensible et peu autoritaire n’aurait pu tenir longtemps au collège Schuman. Certes, il était indéniablement, authentiquement et irrémédiablement fou, avec des manies qui faisaient de lui une cible facile pour les quolibets. Il avait par exemple pour habitude de ne jamais écrire au tableau noir sans avoir d’abord tracé des lignes à la craie, avec l’une de ces grandes règles jaunes en bois que tous les élèves de ma génération ont connu. Cela prenait, bien sûr, un temps infini. Au cours de l’année, on lui a volé sa règle. Alors, il a tiré ses lignes avec une équerre ; c’était moins pratique, mais cela ne l’a pas arrêté. Après quelques temps, son équerre lui a aussi été dérobée. Il ne lui restait plus qu’à tirer ses lignes avec la partie droite d’un rapporteur (toujours le fameux modèle jaune en bois). Dans les deux cas, plutôt que de menacer les coupables des pires violences, il s’est contenté de s’excuser pour le temps que lui prendraient désormais ces préliminaires.

Fou, donc, cela ne faisait aucun doute. Mais quel merveilleux enseignant M. Fromon a aussi été… Mon intérêt pour l’histoire et la langue romaines est né là, malgré les réticences, malgré les bizarreries. Quand M. Fromon commençait à parler de Tite-Live, de Scipion, d’Hannibal et des guerres puniques en général, j’oubliais le filet de bave séché, la chemise et les lignes à la craie. Le latin n’était plus la matière rébarbative que j’avais abordée de manière si scolaire l’année précédente, mais une machine à remonter le temps. Une machine que vingt-cinq ans plus tard, j’allais emprunter pour écrire Elyssa de Carthage. Sans M. Fromon, je ne me serais peut-être jamais passionné pour cette période, ou alors, trop tard : ai-je jamais écrit sur quoi que ce soit que j’aurais pu découvrir après mes dix-sept ans ? Je ne crois pas.

Alors que j’étais jeune adulte, j’ai revu M. Fromon. Deux fois. La première, c’était gare Saint-Lazare. Il portait toujours la même chemise et fouillait les poubelles. La seconde, c’était le jour où j’ai obtenu mon permis de conduire. Je suis descendu de la voiture d’auto-école et je suis tombé nez à nez avec lui, alors qu’il s’adonnait, encore, à la même activité. « M. Fromon ? » ai-je demandé un peu gêné. « Ah ! Eric Senabre ! Quel heureux hasard ! » m’a-t-il dit sans hésitation. « Je garde un souvenir ému de vos cours sur les Guerres Puniques », ai-je ajouté. Il en a eu l’air fier, et surtout, reconnaissant. Toujours aussi embarrassé, et faute de trouver quoi que ce soit d’intelligent à dire en pareille circonstance, j’ai expliqué que je venais d’avoir mon permis. « Alors, c’est un grand jour ! Bravo ! » a-t-il lancé avant de prendre congé timidement. Je venais de le voir chercher son repas dans une poubelle ; il savait que je l’avais vu ; mieux valait, en effet, en rester là.

En seconde, j’ai eu un professeur de latin-français formidable. Une femme brillante, drôle, cinéphile, amicale et toutefois d’une grande fermeté. L’enseignante idéale, ou peu s’en faut. Et pourtant, autant que j’ai pu admirer Mme Ordono, je continue à penser que c’est grâce à ce gâchis humain qu’était M. Fromon qu’une partie de ma vie d’auteur s’est jouée.

M. Fromon avait un projet de livre, qu’il comptait publier une fois à la retraite : Trente-six ans en enfer, témoignage de son parcours d’enseignant. « Cela ne sera pas facile de me faire éditer, mais quand on a la volonté, on peut tout faire », nous disait-il. Rien ne lui tenait plus à cœur. Las ! Autant que je sache, le livre n’est jamais sorti.

J’ignore si M. Fromon est toujours vivant. Je ne sais même pas si je le souhaite, compte tenu de l’état de dégradation qui était le sien lors de notre dernière rencontre. Mais quelle que soit la réponse, j’espère qu’à travers Elyssa de Carthage, un peu de lui accèdera aux étagères des librairies. Il l’a amplement mérité.

 

 

 

 

Un cadeau pour les lecteurs de Sublutetia

Je n’allais quand même pas laisser la semaine se terminer sans offrir à mes lecteurs un petit cadeau !

La trilogie Sublutetia a pris fin au coeur de l’automne. L’année prochaine, mon nom sera sur la couverture d’un roman qui n’a plus rien à voir avec le métro et les souterrains. Mais ce n’est pas pour cela que le monde de Sublutetia a cessé d’exister. Keren, Nathan et les autres existeront tant que l’on pensera à eux. Moi… ou vous, d’ailleurs.

A cette période, les anglo-saxons ont coutume de livrer des « Christmas Specials », à savoir des récits inédits qui permettent de retrouver brièvement quelques personnages populaires. La mode a commencé en littérature (pas forcément sous ce nom, cependant), et s’est assez vite étendue au monde de la télévision. Et pourquoi Sublutetia n’aurait pas aussi son « Christmas Special », hein ? Voilà donc, rien que pour vous, un petit chapitre inédit de Sublutetia, qui répond à une question que vous vous êtes peut-être posée : comment arrive-t-on à Sublutetia, quand on n’est ni Keren, ni Nathan ? La réponse se trouve ici. Ce n’est pas grand-chose : juste l’occasion de prolonger encore un peu le plaisir avec vous. Et cela peut se lire même si l’on ne connait que le tome 1.

Joyeux Noël !

Un conte de Noël Sublutétien

Cadeaux de Noël

Je sais, il est de bon ton de critiquer « l’esprit de Noël », d’en dénoncer l’hypocrisie, etc. On ne se refait pas : nous autres, français, avons l’esprit retors et quelques scrupules à nous abandonner à la liesse générale. La candeur nous est suspecte, et le premier degré est définitivement persona non grata. C’est ce qui fait notre charme ; et c’est aussi ce qui fait que toutes nos cérémonies officielles ressemblent à des enterrements, alors que chez les anglo-saxons, on a toujours l’air de bien s’amuser. Tout ceci pour dire que moi, je n’ai pas du tout envie de bouder cette période où tout concourt à ce que l’on passe un bon petit moment loin des soucis (à condition de ne pas avoir de bec et de plumes blanches, bien entendu).

Je crois être à peu près au point sur les cadeaux. Et en pointant ma liste, je n’ai pu m’empêcher de repenser aux « cadeaux de Noël » que j’avais le plus attendus au cours de ma vie. Evidemment, c’est durant l’enfance que tout cela est le plus intense. Je ne vais pas vous infliger une liste exhaustive (et je doute de pouvoir tout me rappeler), mais juste une petite sélection.

(merci à www.pulps.fr pour la photo que j’ai piquée sans vergogne)
Bon, on commence donc par le jouet Goldorak que j’avais eu au Noël 1979. J’en rêvais la nuit, de ce robot en métal et de sa soucoupe ! Au final, je n’y ai pas tant joué que ça. Pour m’amuser, il me fallait un univers complet. Et contre qui je pouvais le faire se battre, ce robot ? Pas contre mes autres jouets, en tous les cas. Et puis, je n’arrêtais pas d’égarer les poings éjectables. Enfin en tous les cas, je l’ai attendu comme on cherche le Saint Graal.
La même année, j’ai eu également ceci :

eric joue bigjim

 

Cette jeep Big Jim, qu’est-ce que j’ai pu l’utiliser, en revanche ! D’ailleurs, je l’ai toujours quelque part dans un carton. Les phares qui s’allument, les roues montées sur suspension, le projecteur sur le capot… Ca, c’était du beau jouet ! Et au cas où vous poseriez la question… OUI, c’est bien moi sur la photo à cette même époque.

Bon, ça, c’était plus tard, bien sûr. Je devais être en CM2, à vue de nez. Ce qui nous amène à l’année 1983. Là encore, j’étais complètement obsédé par ce jouet. Pour info, c’était l’équivalent pour la série de jouets « Les Maîtres de l’Univers » (Musclor, Skeletor, etc) de… hum… la maison de Barbie. Sauf qu’à la place de la coiffeuse ou du lit à baldaquin, il y avait des trappes, des râteliers d’armes, des engins de torture divers. J’avoue que là aussi, je me suis dit, en ouvrant la boîte : « Mmm… alors, c’est… juste ça ? Je le pensais plus grand ». C’est vrai que c’était bien cher (à l’époque : 300FF, soit moins de 50€ d’aujourd’hui) pour ce que c’était. Mais le même Noël, j’avais eu des tas d’autres chouettes cadeaux, comme les Dingodossiers de Gotlib et Goscinny.

Le collège, ça a été ma grande période « jeux de rôles » (personne n’est parfait, pas vrai ?). Et même si l’Appel de Cthulhu était passé par là, tempérant mon attrait pour le médiéval-fantastique, j’avais craqué pour ce jeu centré sur les légendes Arthuriennes. Je n’y ai pas tant joué que ça, mais je n’exclus absolument pas de m’y remettre à l’occasion !

Voilà un petit saut temporel. Nous sommes en 1988 et je suis en seconde. Ce n’est pas l’Atari ST qui a développé mon côté geek, mais nul doute qu’il y a grandement contribué. Un ordinateur que j’ai gardé un certain temps, et à qui je dois d’avoir appris beaucoup de choses en matière de programmation. A l’époque, tout le monde pensait que je deviendrai informaticien. J’ai même dû le penser (et le vouloir) moi-même. Mais la vérité, c’est que cet Atari m’a surtout servi de machine à écrire pour rédiger mes premières nouvelles (enfin… pas les premières au sens strict, mais pas loin tout de même).

Ah, les livres de Huitième Art sur les séries TV… A l’époque, je fréquentais beaucoup la librairie des regrettés époux Oswald. J’étais fan du Prisonnier, et bien sûr de Chapeau Melon et bottes de cuir. Les deux premiers ouvrages co-écrits par Alain Carrazé (la mémoire vivante des séries) dans cette collection n’étaient pas donnés, mais déployaient une iconographie de dingue. J’ai en revanche un doute sur l’année : 1990 ou 1991 ?

Et bien voilà… Je pourrais continuer, bien entendu, mais je crois que ce tour d’horizon est déjà assez représentatif de mes lubies à travers les (mes) âges ! Et vous, au fait, vos « cadeaux-cultes », quels étaient-ils ?

Pour qui écrit-on ?

Il y a déjà un petit moment, j’avais lu une interview de Philip Pullman où celui-ci expliquait que quand il écrivait, il le faisait sans se soucier d’un public-cible. Ceci expliquant peut-être la difficulté qu’ont les éditeurs à cataloguer La Croisée des mondes, qui se promène aussi bien dans les collections adultes que dans les collections jeunesse. Tiens, prenez aussi le cas du Seigneur des anneaux : quand je l’ai lu (je devais être en cinquième), il ne se trouvait en petit format que dans la collection Livre de Poche « adulte ». Ce n’est que quelques années plus tard qu’il a été récupéré par Folio Junior, et j’en avais d’ailleurs été tout perturbé. On pourrait multiplier les exemples de ces livres qui, au gré du temps, sont considérés tantôt comme de la littérature adulte, tantôt comme de la littérature jeunesse : L’île au trésor, 20.000 Lieues sous les mers, etc. Est-ce que Tolkien et les autres savaient pour qui ils écrivaient ? Difficile de faire une généralité. Stevenson, par exemple, pensait à son jeune beau-fils Lloyd Osbourne en écrivant ses récits de pirates, et L’île au trésor a d’ailleurs commencé par paraître en feuilleton dans une revue pour la jeunesse. Mais quid des autres ? Et de manière plus générale, est-ce que savoir que l’on écrit pour la jeunesse devrait changer quoi que ce soit ?

L’austère édition « adulte » du Seigneur des Anneaux.

En réalité, « écrire pour la jeunesse », ce n’est que le cas particulier d’une question plus vaste. Et la poser ainsi, c’est s’exposer à ce qu’elle soit mal comprise. Je pense que l’on écrit toujours un peu pour quelqu’un (« moi, j’écris pour les bêtes… », disait Deleuze. J’essaie encore de comprendre), et que cette idée influence l’écriture.
Est-ce qu’écrire pour la jeunesse implique un travail « différent » ? Probablement, oui. Est-ce qu’écrire pour la jeunesse implique un travail moins difficile, moins exigeant, et un résultat plus pauvre, d’une moindre valeur littéraire ? Là, pour le coup, certainement pas. Non mais !

Les digressions, longues descriptions, monologues intérieurs « psychologisants » sont réputés éjecter les lecteurs les moins aguerris hors du récit, eux qui a besoin, avant tout, que l’action progresse à un rythme soutenu. C’est sans doute vrai pour de nombreux jeunes lecteurs. Mais il serait plus honnête de dire que c’est vrai aussi pour de nombreux lecteurs adultes. Les amateurs de Balzac et de Proust se font assez rares dans toutes les tranches d’âge, n’est-ce pas ? Mon parti-pris consiste effectivement à décrire l’action de l’extérieur, sans rentrer dans la tête des personnages. C’est un peu différent quand j’écris à la première personne, bien sûr… mais pas tant que cela malgré tout, paradoxalement. Je me suis longtemps dit que c’était « ma manière d’envisager le roman jeunesse ». Mais la vérité, c’est que si j’écrivais pour les adultes, il y aurait de fortes chances pour que je fasse exactement pareil. Je n’ai jamais eu à me forcer le moins du monde pour écrire ainsi ; ce n’est pas « ma manière d’envisager le roman jeunesse », c’est tout simplement… ce que je sais faire. Dans l’absolu. Je crois savoir bien observer les situations et les gens, mais je ne sais pas ce qu’il y a dans leur tête… Alors, je me contente de parler de ce que l’on pourrait voir si on était à la place des personnages. Je ne suis pas sûr que je saurais faire autrement.

Ecrire pour la jeunesse : des problèmes de registre de langue, de vocabulaire ? Allez, oui, mais tellement pas graves ! En fait, ce ne sont même pas des problèmes, mais simplement de petites contraintes. Et si l’on creuse, on se rend compte que c’est certainement au niveau des thématiques qu’un écart entre littérature jeunesse et adulte existe vraiment. A moins de vraiment lui en vouloir, je ne conseillerai pas L’innommable de Beckett ou Le Festin nu de Burroughs à un enfant ou même un adolescent. Mais cela ne veut pas dire que les thèmes  susceptibles de plaire aux enfants soient restreints, au contraire. Il suffit d’aller en librairie pour s’en rendre compte. Les adultes sont souvent très ingrats avec les enfants qu’ils ont été, et oublient que leur ouverture au monde remonte à bien avant leur majorité.

Alors, pour répondre à la question initiale… Est-ce que quand j’écris, je pense « jeunesse » ? Oui. Mais en faisant cela, je ne fais pas emprunter un escalier dérobé à mes lecteurs. Je me contente juste de changer la hauteur de la première marche. L’escalier, lui, est le même que celui des adultes, et mène exactement au(x) même(s) lieu(x).