Carthage, Rome, et M. Fromon

Durant nos années d’école primaire, de collège ou de lycée, il est rare que l’on ne croise pas la route d’au moins un professeur original, fantasque, voire complètement fou. M. Fromon, professeur de français et de latin au collège Robert Schuman, à Colombes, en était l’illustration jusqu’à la caricature. Sans doute ses vingt-cinq ans passés dans l’éducation nationale, au sein d’un des pires établissements de la banlieue parisienne, avaient-ils contribué à entamer sévèrement sa santé mentale ; toutefois, à le côtoyer, on avait peine à croire qu’il ne présentait pas, à la base, quelques prédispositions à la démence.

M. Fromon était l’un de ces professeurs qui donnaient des cauchemars aux élèves à chaque veille de rentrée. Il n’était pas question d’avoir M. Fromon. Tout, mais surtout pas lui. C’est qu’en plus de ces lunettes rondes, aux verres épais, qui transformaient ses yeux en cercles concentriques, il portait toujours la même chemise à carreaux. Jour après jour. Année après année. En quatre ans passés au collège, je n’ai jamais vu M. Fromon arborer autre chose que cette chemise à manches courtes, hiver comme été. J’ai un temps espéré qu’il pût posséder un plein placard rempli de chemises identiques : l’idée d’un vêtement porté quotidiennement, à même la peau, présentait un aspect proprement intolérable. Hélas ! Un jour, le stylo Bic qu’il portait dans la poche extérieure de sa chemise a fui, ornant le tissu d’une large auréole verte. J’étais alors en cinquième ; l’auréole n’a pas bougé jusqu’à la fin de ma troisième. Je parle de sa forme, bien entendu : la couleur, elle, est passée par plusieurs stades plus ou moins répugnants, validant la terrifiante thèse de la chemise unique.

A tenue particulière, attitude particulière : M. Fromon était également connu dans pour ses méthodes pédagogiques innovantes. Tout le collège chuchotait qu’il avait laissé deux jeunes gens s’écharper en plein cours parce qu’ils « étaient de la même religion » ; il avait également défrayé la chronique pour avoir vidé le cartable d’un élève par la fenêtre de sa classe. Mais avant tout, on savait que pendant le cours de M. Fromon, on faisait tout sauf du français, ou en tous les cas, rien qui figurât au programme. De l’extérieur, il donnait l’impression d’être une épave ; et à l’exception d’un collègue aussi cinglé que lui, il ne paraissait pas avoir d’amis au sein du corps enseignant. Un paria en sursis.

Pendant trois ans, j’ai réussi à lui échapper. Mais en troisième, c’en était fait de moi : M. Fromon était le seul professeur disponible pour faire classe aux latinistes. Ainsi donc, j’allais être enchaîné deux heures par semaine dans sa petite classe, livré à sa saleté, à ses délires. Et peut-être à pire encore.

M. Fromon n’avait pas enseigné le latin depuis des années. Or, le latin était sa passion. Aussi, quand on lui a proposé de rempiler – du bout des lèvres, j’imagine – le  brave homme en a été tout ému et chamboulé. C’était pour lui un retour aux sources, sans doute même une forme de rédemption. En conséquence de quoi, je n’ai pas eu en face de moi l’être abject que je redoutais tant. J’ai découvert un monsieur d’une grande douceur, dont la gentillesse avait probablement précipité la perte : personne d’aussi naïf, bon, généreux, sensible et peu autoritaire n’aurait pu tenir longtemps au collège Schuman. Certes, il était indéniablement, authentiquement et irrémédiablement fou, avec des manies qui faisaient de lui une cible facile pour les quolibets. Il avait par exemple pour habitude de ne jamais écrire au tableau noir sans avoir d’abord tracé des lignes à la craie, avec l’une de ces grandes règles jaunes en bois que tous les élèves de ma génération ont connu. Cela prenait, bien sûr, un temps infini. Au cours de l’année, on lui a volé sa règle. Alors, il a tiré ses lignes avec une équerre ; c’était moins pratique, mais cela ne l’a pas arrêté. Après quelques temps, son équerre lui a aussi été dérobée. Il ne lui restait plus qu’à tirer ses lignes avec la partie droite d’un rapporteur (toujours le fameux modèle jaune en bois). Dans les deux cas, plutôt que de menacer les coupables des pires violences, il s’est contenté de s’excuser pour le temps que lui prendraient désormais ces préliminaires.

Fou, donc, cela ne faisait aucun doute. Mais quel merveilleux enseignant M. Fromon a aussi été… Mon intérêt pour l’histoire et la langue romaines est né là, malgré les réticences, malgré les bizarreries. Quand M. Fromon commençait à parler de Tite-Live, de Scipion, d’Hannibal et des guerres puniques en général, j’oubliais le filet de bave séché, la chemise et les lignes à la craie. Le latin n’était plus la matière rébarbative que j’avais abordée de manière si scolaire l’année précédente, mais une machine à remonter le temps. Une machine que vingt-cinq ans plus tard, j’allais emprunter pour écrire Elyssa de Carthage. Sans M. Fromon, je ne me serais peut-être jamais passionné pour cette période, ou alors, trop tard : ai-je jamais écrit sur quoi que ce soit que j’aurais pu découvrir après mes dix-sept ans ? Je ne crois pas.

Alors que j’étais jeune adulte, j’ai revu M. Fromon. Deux fois. La première, c’était gare Saint-Lazare. Il portait toujours la même chemise et fouillait les poubelles. La seconde, c’était le jour où j’ai obtenu mon permis de conduire. Je suis descendu de la voiture d’auto-école et je suis tombé nez à nez avec lui, alors qu’il s’adonnait, encore, à la même activité. « M. Fromon ? » ai-je demandé un peu gêné. « Ah ! Eric Senabre ! Quel heureux hasard ! » m’a-t-il dit sans hésitation. « Je garde un souvenir ému de vos cours sur les Guerres Puniques », ai-je ajouté. Il en a eu l’air fier, et surtout, reconnaissant. Toujours aussi embarrassé, et faute de trouver quoi que ce soit d’intelligent à dire en pareille circonstance, j’ai expliqué que je venais d’avoir mon permis. « Alors, c’est un grand jour ! Bravo ! » a-t-il lancé avant de prendre congé timidement. Je venais de le voir chercher son repas dans une poubelle ; il savait que je l’avais vu ; mieux valait, en effet, en rester là.

En seconde, j’ai eu un professeur de latin-français formidable. Une femme brillante, drôle, cinéphile, amicale et toutefois d’une grande fermeté. L’enseignante idéale, ou peu s’en faut. Et pourtant, autant que j’ai pu admirer Mme Ordono, je continue à penser que c’est grâce à ce gâchis humain qu’était M. Fromon qu’une partie de ma vie d’auteur s’est jouée.

M. Fromon avait un projet de livre, qu’il comptait publier une fois à la retraite : Trente-six ans en enfer, témoignage de son parcours d’enseignant. « Cela ne sera pas facile de me faire éditer, mais quand on a la volonté, on peut tout faire », nous disait-il. Rien ne lui tenait plus à cœur. Las ! Autant que je sache, le livre n’est jamais sorti.

J’ignore si M. Fromon est toujours vivant. Je ne sais même pas si je le souhaite, compte tenu de l’état de dégradation qui était le sien lors de notre dernière rencontre. Mais quelle que soit la réponse, j’espère qu’à travers Elyssa de Carthage, un peu de lui accèdera aux étagères des librairies. Il l’a amplement mérité.