Le « problème » de la littérature jeunesse : une réponse au Figaro

En réponse à l’article de M. Thibaut Dary, disponible à cette adresse :
http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2014/02/14/31006-20140214ARTFIG00319–tous-a-poil-et-si-le-probleme-de-la-litterature-jeunesse-etait-d-abord-sa-mediocrite.php

M. Dary,

Il est très difficile de faire un choix parmi les nombreux motifs d’énervement que fournit votre tribune au Figaro ; selon le mode de consultation utilisé – smartphone, grand écran – j’en compte en moyenne un par ligne. Je vais donc tâcher de cibler un peu mes remarques, en commençant par votre chapô. Je me permets de le citer :

« Les professionnels de la littérature de jeunesse jouent l’indignation quand le contenu de leurs publications est critiqué. C’est souvent la moindre des choses que de pouvoir le faire. »

C’est la moindre des choses, en effet, et c’est pour cela qu’avant le coup d’éclat de M. Copé, avant qu’un résidu de la Manif Pour Tous ne demande aux maires de retirer certains livres des bibliothèques municipales, tout était au mieux dans le meilleur des mondes. Les auteurs écrivaient, les illustrateurs illustraient, les éditeurs éditaient, et les critiques critiquaient. En bien ou en mal, et ainsi de suite. Bâtir un article sur l’idée que les professionnels de la littérature jeunesse ne supportent pas la critique ? Parmi les hypothèses qui me viennent en tête, au débotté, je retiendrai la plus flatteuse pour vous : la mauvaise foi.

Comment ne pas comprendre – ou admettre, pardon : nous sommes partis sur de la simple mauvaise foi – que ce n’est pas une « critique » au sens où on l’entend d’ordinaire qui a mis le feu aux poudres, mais bien une attaque sur le fond des idées avancées par Tous à Poil ? Autrement dit, un jugement moral. Que l’on parle de nudité ou d’homosexualité, ce qui gêne n’est pas la qualité intrinsèque des ouvrages, mais bien leur thématique. Vous les sentez un peu plus, déjà, les 451° Fahrenheit, là ?

Il y aurait des livres jeunesse médiocres ? Quelle découverte : le Pulitzer vous attend. De manière générale, il y a des bons et des mauvais livres, de la bonne et de la mauvaise musique, de la bonne et de la mauvaise peinture, etc, quels que puissent être les styles et sujets. C’est donc entendu : tout ce qui sort en jeunesse n’est pas bon. Toutefois, on peut difficilement nier le caractère inventif et effervescent que présente globalement ce secteur en France. Des nouveautés de qualité, il en sort toutes les semaines, avec une créativité qui, pour le moment, ne semble pas encore avoir trouvé ses limites. En cela, il me semble que le « taux de déchets » de la littérature jeunesse, aujourd’hui, est bien inférieur à celui de la littérature générale. Mais c’est un autre débat.

Evidemment, choisir un thème sensible ne donne pas l’assurance de faire un bon livre. Tous les livres jeunesse abordant le sujet de l’homosexualité ne sont pas des chefs-d’oeuvre, et personne n’a jamais prétendu le contraire. Sur les réseaux sociaux, de nombreux professionnels de la jeunesse se sont même déclarés embarrassés par quelques titres mis en avant ces derniers jours. Mais une fois encore, ce n’est pas un procès en qualité que M. Copé a entamé, mais un procès en intentions. Lui, et quelques autres, sont partis du postulat inverse à celui qui ouvre ce paragraphe : choisir un thème sensible, ce serait l’assurance de faire un mauvais livre. Arrêtons de tourner autour du pot : M. Copé n’est pas critique littéraire. Il n’a pas dit que le message d’égalité transmis par Tous à Poil ne fonctionnait pas, que le texte aurait dû être moins sibyllin. Non : il a dit que le livre était, dans son principe même, intolérable.

Toute production artistique offre une vision du monde. J’imagine que cela pourrait même être une définition de ce qu’est l’art. Bien sûr, la littérature jeunesse n’est pas neutre de ce point de vue. Mais il ne s’agit pas de politique dans son sens courant. Vous rappelez que M. Delcourt s’est engagé aux côtés d’Anne Hidalgo. Fort bien ; ce n’est pas parce qu’il édite des BD qu’il devrait faire une croix sur ses opinions. Maintenant, j’aimerais beaucoup que vous me disiez quels albums, chez Delcourt, sont assimilables à de la propagande pro-PS. Et vous remarquerez qu’à l’inverse, personne ne s’est jamais plaint du prosélytisme chrétien en matière de BD, qui a l’air de constituer votre propre credo. Peut-être a-t-on pu s’en moquer… mais le bannir ? Certainement pas.

Qu’il s’agisse de nudité ou d’homosexualité, les valeurs véhiculées par la littérature jeunesse sont celles de l’égalité et de la fraternité qui, je pense, transcendent l’appartenance à un parti quelconque. A moins de considérer, bien sûr, qu’il puisse s’agir de valeurs purement gauchistes ; je laisse à ceux qui sont de cet avis le soin de se mettre en paix avec le concept de « pacte républicain ». Mais bon, tant qu’il y a la liberté, n’est-ce pas…

Ce qui est profondément choquant dans votre tribune, M. Dary, c’est que sous le prétexte de prendre de la hauteur, de replacer le débat dans une perspective critique et formelle, elle apporte de l’eau au sinistre moulin de M. Copé. C’est comme si on menaçait de retirer le droit de vote aux femmes et que devant la levée de boucliers, quelqu’un s’écriait tout à coup « Oui, mais bon, il y en a beaucoup de moches, quand même ! ». Le moment est, tout simplement, très mal choisi. Ou très bien choisi, selon la perspective dans laquelle on se place. En tous les cas, il n’y a pas de quoi être fier.

J’ajouterai que je ne m’exprime pas par aigreur ou par défiance envers votre journal : sur les trois romans que j’ai publiés à ce jour, deux ont eu droit à une critique élogieuse dans le Figaro. Cela ne m’a pas empêché, toutefois, de me sentir agressé par votre tribune.

De manière intéressante, le lien Internet de votre article ne reprend pas son titre affiché, mais énonce ceci : « Et si le problème de la littérature jeunesse était d’abord sa médiocrité ». Qui a dit que la littérature jeunesse avait un problème ? A part vous et M. Copé, s’entend ? La littérature jeunesse, dans son mode de fonctionnement actuel, n’a aucun problème. Et si ceux qui la lisent en ont un, c’est à eux de le régler.

A bon entendeur,

Eric Senabre

Auteur jeunesse, publié chez Didier Jeunesse

 

 

Dévorez les livres ! Mais ne les brûlez pas…

Prenons le bon côté des choses : on disait le Livre mort, enterré, remplacé par les liseuses électroniques – voire par rien du tout ; et grâce à une poignée de fous, on se rend compte que non seulement le livre est toujours là (le vrai, en papier, qu’on trouve en bibliothèques et en librairies), mais qu’en plus, sa puissance symbolique est encore assez vivace pour en terroriser certains. Pour un auteur, et même un lecteur, c’est une nouvelle formidable : les livres peuvent encore changer le monde !

Bien sûr, il aurait été souhaitable que tout ceci se déroule sous les auspices d’une curiosité intellectuelle renouvelée. Au lieu de cela, le livre récupère sa place par le biais de l’intégrisme. Et le livre-jeunesse tout particulièrement ; lui que l’on aurait pensé, a priori, à l’abri des polémiques.

Il y a quelques mois, La fête des deux mamans d’Ingrid Chabbert s’était retrouvé dans le colimateur de bigots de base – de ceux que l’on ne pensait plus croiser autrement qu’en regardant le DVD du Nom de la rose. Déjà, on y voyait un coup satanique porté à l’idée même de famille (dans le sens « Nicole Lambert » du terme). Plus récemment, alors que la France traverse une curieuse crise de delirium tremens, ce sont les romans d’Anne Percin (et plus particulièrement Le Jour du slip, je porte la culotte, écrit à quatre mains avec Thomas Gornet) qui se sont retrouvés sous le feu des torches (pas de cagoules pointues, du moins pas encore). Et voilà que certains sites – auxquels je ne ferai pas davantage de publicité – s’appliquent à dresser une liste noire des romans-jeunesse « destinés en fait à banaliser les actes contre-nature et le changement de sexe« . Le tout, en détournant les informations d’un autre site (bien intentionné, celui-ci), et avec pour mot d’ordre de faire pression sur les maires pour que les livres en question soient retirés des bibliothèques.

Les conséquences personnelles, pour les auteurs qui viennent d’être cités, sont  intolérables : insultes, calomnies, menaces… Du jour au lendemain, d’auteur-jeunesse, on devient un nouveau Salman Rushdie (sauf que l’on est en France, et en 2014). Il y aurait de quoi en pleurer, en hurler de désespoir, même…
Et ils se seraient bien passés de ça, ces auteurs, bien entendu. En prenant la peine d’écrire des fictions où l’homosexualité – et, plus généralement, la différence – sont dédramatisées, replacées dans un contexte serein, l’idée n’était pas de de se transformer en martyr (et fort heureusement, on n’en est pas encore là). Mais le monde étant ce qu’il est, il y avait toutefois là une certaine forme de courage.

Ceux qui prennent les coups, aujourd’hui, ont réussi à montrer une chose : que les livres, et en l’occurrence les livres-jeunesse, ont toujours la force de bousculer les médiocres ; pas parce qu’ils essaient de choquer – quoi de plus bête que de choquer ? – mais parce qu’ils véhiculent une vision du monde lumineuse, fraîche, honnête, que certains n’ont pas le courage de regarder en face.

Merci à eux.