Rockin’ Johnny et disques fétiches

J’ai toujours aimé les classements, principalement parce qu’il faut inlassablement les recommencer : vive les « work in progress » permanents ! Et puisque la sortie de Rockin’ Johnny approche, j’ai décidé de partager avec vous une liste aussi subjective qu’arbitraire : mes dix albums de rock préférés. Bien sûr, pour établir une telle liste, il y a des règles. Par exemple, j’ai essayé de me limiter à un disque par groupe ou artiste (en trichant avec les carrières solo d’anciens membres d’un groupe). J’ai aussi essayé de brasser le plus d’époques possibles. Et qu’il soit bien entendu que si je refaisais cette liste demain, elle serait peut-être différente. C’est parti… et n’hésitez pas à partager la vôtre, si le coeur vous en dit.

Revolver, The Beatles (1966)

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Choisir un disque des Beatles… Un seul ! Mission impossible. Revolver n’est probablement pas leur chef-d’oeuvre (on est en droit de trouver qu’Abbey Road est un aboutissement plus flamboyant), mais c’est sans doute l’un de ceux où je me sens le mieux. Et puis, il y a Eleanor Rigby, quand même…

Diamond Dogs, David Bowie (1974)

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Une période de transition géniale pour Bowie, qui sortait de sa période « glam » et s’acheminait petit à petit vers quelque chose de plus expérimental et plus résolument moderne. C’est le premier disque de David Bowie que j’ai acheté, au Virgin des Champs-Elysées depuis peu disparu. Une ambiance lugubre, mais Bowie est à l’un de ses sommets tant comme chanteur que comme compositeur.

Red, King Crimson (1974)

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J’ai connu King Crimson sur le tard, après des années à me moquer gentiment du rock-prog. Aujourd’hui, c’est un groupe qui compte beaucoup pour moi. Cet album comporte l’un des plus beaux morceaux jamais composés, Starless.

 

Tug Of War, Paul McCartney (1982)

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On cite rarement Tug Of War comme un chef-d’oeuvre de McCartney en solo, et pourtant ! Quand on s’y penche, c’est un album quasiment parfait. Il y a des petites perles oubliées comme The Pound Is Sinking, des morceaux bouleversants comme Here Today ou Wanderlust, et même une chouette balade country-rock en compagnie de Carl Perkins, que les héros de Rockin’ Johnny auraient très bien croiser. Je continuerai à le préférer à Band On The Run ou même Ram.

Trompe Le Monde, The Pixies (1991)

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Ce n’est pas pour faire mon intéressant : il est de bon ton de ne pas aimer ce dernier disque des Pixies. Mais je le considère comme leur plus belle réussite, avec des morceaux d’une puissance rarement égalée. Black Francis est un génie, on ne le répètera jamais assez.

The Duckworth Lewis Method, The Duckworth Lewis Method (2009)

Une découverte récente, qui s’est rapidement hissée dans mon top 10. On peut difficilement imaginer un disque de pop plus abouti. La grâce mélodique de Neil Hannon se prête à merveille au talent de songwriter de Thomas Walsh. Les morceaux sont variés, légers, et débordent d’enthousiasme. Un petit chef-d’oeuvre.

Dirty, Sonic Youth (1992)

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Ma découverte de Dirty était une rupture franche avec tout ce que je connaissais auparavant. Je passais du rock bien établi des années 60 et 70 à quelque chose d’une violence sonore inouïe. On a coutume de dire que Dirty est l’album de Sonic Youth le plus « écoutable » par un néophyte. Peut-être bien : en attendant, en pleine vague grunge, ces « patriarches » avaient montré qu’ils étaient toujours les boss.

Blur, Blur (1997)

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J’aime Blur depuis Parklife, qui les a fait exploser en France et ailleurs. Je connais peu de groupes qui aient à ce point su évoluer dans le bon sens. Cet album était peut-être le tournant de leur carrière, une manière de signifier à ces abrutis d’Oasis qu’ils n’avaient plus envie de poursuivre la course au « qui c’est qui ressemble le plus aux Beatles ? ». Balades somptueuses, pop impeccable et bruitisme contrôlé : je suis toujours aussi admiratif.

S.F. Sorrow, The Pretty Things (1968)

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Une autre découverte tardive. Un opéra-rock un peu passé de mode (à vrai dire, il n’a pas connu le succès escompté à sa sortie), qui est lié à de jolis souvenirs. A mon sens bien plus écoutable que Tommy de The Who, sorti peu après avec un concept proche.

Kimono My House, The Sparks (1974)

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Le disque-culte des Sparks, qui s’ouvre sur l’invraisemblable This Town Ain’t Big Enough For The Both Of Us. Une merveille de décadence, de second degré, qui aligne des titres parfaits au gré d’une production miraculeuse. Un disque de chevet !

10, c’est décidément trop peu ! Quid de The Head On The Door de The Cure, d’Harvest de Neil Young, de Blood On The Tracks de Dylan ou All Things Must Pass de George Harrison ? Chacun mériterait d’être là aussi. On verra pour la version longue !

 

Rockin’ Johnny : les titres cachés

Rockin’ Johnny n’abrite sans doute pas quelque message secret, mais on y retrouve toutefois mon goût pour ce que mes professeurs auraient appelé… l’intertextualité. Oui, à vos souhaits. En clair, je me suis amusé à cacher dans le texte des clins d’oeil à quelques morceaux mythiques (parfois bien plus tardifs que ceux de l’époque où se déroule Rockin’ Johnny). A vrai dire, au fil des corrections, il en est un peu moins resté. Par exemple, je tenais absolument (allez savoir pourquoi) à caser une allusion à Bad Moon Rising de Creedence Clearwater Revival. Mais je me suis retrouvé empêtré avec une phrase bien lourdingue (c’était plus ou moins le premier couplet traduit), et personne ne comprenait pourquoi j’insistais à ce point pour la garder (« - Non, mais Vincent, en fait, si tu traduis en anglais, ça… » « - Oui, mais ça ne me semble pas nécessaire, tu sais. »). Au final, j’en compte au moins trois, plus ou moins directes. Si vous les devinez, n’hésitez pas à venir partager vos trouvailles dans les commentaires !

Rockin’ Johnny : Tony, Pierre et Paul

Rockin’ Johnny, vous aurez fini par le comprendre, prend pour cadre les frénétiques années des débuts du rock. L’année 1954, pour être précis. L’idée est de présenter quelques uns des pionniers du genre (pas forcément les plus connus aujourd’hui, malgré les inévitables classiques) à travers une petite histoire qui se situe entre Happy Days (la série TV, que mes jeunes lecteurs n’ont sans doute pas eu l’occasion de découvrir) et Tom Sawyer.

Comme je le racontais hier, il m’a fallu un petit moment avant de tomber sur la bonne intrigue. Et voilà qu’un jour, je réveille en me disant : « Mais c’est bien sûr ! Il faut que je raconte l’histoire de Tony Sheridan !« . Tony qui ? Bon…
Je pense qu’il est inutile de présenter les Beatles, même aux plus jeunes. Aucun autre groupe de rock sur terre n’a vendu (et ne vendra jamais) plus de disques (même si ce brave Elvis n’est pas loin) ; et n’importe qui est exposé, dès son plus jeune âge, à leurs tubes majeurs. Pour ma part, il n’est pas exagéré d’affirmer que les Beatles ont changé ma vie, plus que n’importe quels autres artistes toutes catégories confondues. J’ai toujours voulu être écrivain ; de fait, la découverte de grands auteurs a évidemment cimenté cette vocation, mais n’a pas, en un sens, modifié quoi que ce soit au cours de mon existence. Ma rencontre avec la musique des Beatles, aux alentours de 15 ans, a en revanche profondément changé l’adolescent que j’étais. Le « petit intello du premier rang » est devenu un « gars cool » dont on s’est mis à rechercher la compagnie ; j’ai appris à jouer de la musique ; j’ai changé ma manière de m’habiller ; et surtout, je suis sorti de la route qui semblait être tracée pour moi (si je l’avais suivie, je serais peut-être en train de programmer ce blog, mais certainement pas d’écrire dessus).
Je savais pertinemment que j’allais m’égarer à parler des Beatles, mais le fait est qu’il y a un rapport direct avec Tony Sheridan. Sur le premier 45T enregistré par les Beatles (et non pas des Beatles, nuance), en effet, nos quatre futurs garçons dans le vent ne sont pas du tout présentés comme des vedettes. Ils ne font qu’accompagner ce fameux Tony Sheridan, et encore, pas sous leur vrai nom : la pochette mentionne « Tony Sheridan and the Beat Brothers ».

my bonnie front

Tony Sheridan n’était pas tellement plus âgé qu’eux (en fait, il était né en 1940 tout comme Ringo Starr et John Lennon), mais avait davantage d’expérience comme « musicien professionnel ». Il était installé à Hambourg depuis la fin des années 50, et menait une carrière modeste mais bien huilée de musicien de scène, à jouer avec les groupes de passage. Ce fut un jour le tour des Beatles (à l’époque, sans Ringo), et le courant est si bien passé qu’un disque a été enregistré. My Bonnie a connu brièvement les honneurs du hit-parade après quoi, à ce que l’on dit, Tony Sheridan aurait conseillé aux Beatles de voler de leurs propres ailes. Cela leur a plutôt réussi, comme chacun sait : quelques mois après, ces jeunes gens étaient presque millionnaires. Quant à Tony Sheridan, on dira poliment que cette rencontre ne lui aura hélas pas apporté la renommée attendue.

Pourquoi Tony Sheridan aurait-il dû être mon modèle pour cette histoire, alors ? Né Anthony McGinnity (Sheridan est son troisième prénom), ce sujet britannique avait commencé par apprendre le violon, poussé par ses parents, avant de tout plaquer pour se procurer une guitare et jouer du rock. Je trouvais ce parcours très romanesque, et je rêvais de finir mon histoire sur sa rencontre avec les Beatles, sans vraiment les nommer (je fantasmais sur un dessin où on les devinerait de loin, ou dans l’ombre) : une manière de faire la jonction entre le rock des origines et ce qu’il allait devenir sous l’impulsion de ces quatre génies.
J’étais à ce point convaincu de mon angle qu’un soir… j’ai contacté Tony Sheridan via son site web. Un site qui ne payait pas de mine, d’ailleurs : j’avais dans l’idée que je n’aurais pas à passer par une horde d’attachés de presse, agents, etc, avant de pouvoir l’atteindre. Et de fait, c’est Tony Sheridan himself qui m’a répondu. Ceci :

« Merci pour votre email, plutôt inhabituel mais intéressant. A ce stade, cependant, je ne sus pas certain de savoir comment réagir. C’est tout de même assez curieux, et on pourrait même se demander s’il ne s’agit pas d’une blague (si j’ai l’air soupçonneux, c’est que je le suis pour de bon : mais on vit dans un monde un peu dingue, et j’ai souvent eu l’occasion de me dire que j’avais intérêt à rester sur mes gardes). Ceci étant dit, pourquoi ne pas me passer un coup de fil à l’occasion ? De cette manière, on pourra s’assurer qu’on ne s’embarque pas l’un et l’autre dans une vaine entreprise ! »

Waouw. J’avais un mot de Tony Sheridan. Le Tony Sheridan, le type qui avait joué avec les Beatles. Je l’ai donc assuré de ma bienveillance et du sérieux de ma démarche. Je n’ai pas osé l’appeler, cependant. Nous avons encore un peu échangé, et M. Sheridan est alors devenu bien plus chaleureux :

« J’ai un ami à Paris à qui vous devriez parler de tout ça. Et peut-être qu’on pourrait essayer de s’y voir à l’occasion ? C’est dommage, j’y étais il n’y a pas longtemps pour jouer avec Peter Best [l'ancien et infortuné batteur des Beatles], et l’accueil des parisiens a été formidable. Je n’attends que d’y revenir ! »

J’ai de mon côté continué à mûrir mon idée.
En février 2012, je suis parti en voyage à New York. Au retour, dans l’avion, en attendant le décollage – et alors que j’aurais déjà dû l’éteindre – mon téléphone a sonné.

« Eric ?
- Oui ? Euh, Yes ?
- C’est Tony ! Ca va ?
- Tony…

- Tony Sheridan ! 
- …(voix off : bon sang, Eric, il y a TONY SHERIDAN qui t’appelle, là) Euh, oui, oui… Ca va. Je… 
- Je ne vous dérange pas ? 
- Je… suis dans un avion.
- Ah, ah ! Bon, et bien vous m’appelez à votre retour, qu’on discute un peu ?
- Mais… oui, bien sûr… Bien sûr…
- Allez, bon vol ! Ah Ah ! »

Vous savez ce que j’ai fait, à mon retour ? Rien. Comme un gros abruti. Je n’ai jamais osé rappeler Tony Sheridan. Pourtant, c’est lui qui m’avait appelé en premier. On pouvait donc supposer que le principe de me parler au téléphone ne le gênait pas outre mesure. Mais je me suis totalement, lamentablement, piteusement dégonflé.
Pour être parfaitement franc, il y avait deux choses qui n’allaient pas, dans tout ça. La première, c’est que je soupçonnais, à nos échanges, que Tony Sheridan attendait de la part de mon éditeur chéri une contrepartie financière pour sa « participation ». Ce n’était pas vraiment l’esprit dans lequel je voyais les choses, mais le fait est que ce brave monsieur devait vivre assez chichement des rares concerts qu’il faisait encore. Quand on a couvé, épaulé puis lancé quatre types dont les fortunes s’évaluent aujourd’hui en centaines de millions d’euros, et que l’on en est encore à animer des foires à Hambourg, il est assez compréhensible que l’on cherche à profiter un peu de son image. Mais surtout, il ressortait de nos premiers échanges avec Michèle, mon éditrice, que situer l’action en Europe n’était pas forcément une idée très porteuse, du moins dans le contexte de cet album. J’avais un moment considéré que décrire les débuts du rock avec un petit décalage, à travers l’oeil d’un adolescent européen qui voit toute cette musique arriver des USA, aurait été original. Peut-être… mais on y aurait beaucoup perdu ne serait-ce que visuellement.
Je suis provisoirement passé à autre chose (Sublutetia 2 puis 3), en me promettant de tenir Tony Sheridan au courant de la tournure des événements.

Tony Sheridan est mort le 13 février dernier d’un problème cardiaque. Rockin’ Johnny ne raconte plus sa vie, si ce n’est que j’en ai retenu quelques éléments : l’éducation musicale « classique » contrariée… et le nom de famille du héros, McGinnity. J’aurais bien aimé, malgré cela, qu’il voie le livre terminé. Let it be

Tony Sheridan (1940-2013) vers 1962

Tony Sheridan (1940-2013) vers 1962

L’album est dédié à deux autres personnes. L’une est « Sir Paul ». Je ne sais pas s’il est utile d’en dire plus ? Vous ne connaissez pas beaucoup de « Sir Paul », n’est-ce pas ?  Le fait est qu’à la base, je m’y connais bien plus en rock des années 60 et 70 qu’en rock des années 50. Mais si Chuck Berry et Little Richard ne sont pas mes idoles personnelles, ce sont en revanche les idoles de mes idoles. Dont ce cher Paul McCartney.

Et Pierre ? Pierre, c’est l’un de ces quelques amis qui sont comme des frères pour moi. C’est avec lui que j’ai vécu « ma » Beatlemania adolescente, et que j’ai commencé à jouer de la musique. Lycéens puis étudiants, on était les Lennon et McCartney de… hum… pas de notre rue parce que l’on n’habitait pas dans la même, mais, disons, les Lennon et McCartney de notre studio de répèt’ (au pied d’une barre d’immeubles sinistre). En matière de musique, c’est Pierre qui m’a pour ainsi dire tout appris. Contrairement à moi, il avait une vraie formation classique, et il ne lui a toujours fallu qu’un temps très court avant de se débrouiller avec un instrument. En un mois de guitare, il m’épatait déjà. Aujourd’hui, entre la batterie, le saxophone, la basse, le piano, le banjo, je ne sais pas de combien d’instruments il peut bien savoir jouer. C’est aussi un compositeur très doué : pour l’anecdote, il est l’auteur de la musique que l’on entend dans la bande-annonce du premier Sublutetia. Voilà pourquoi je considère qu’au même titre que Sir Paul, Pierre a été l’un des deux musiciens les plus importants de ma vie.

D’ailleurs, voici un collector. Les deux pop-stars de Colombes, Hauts-de-Seine devant une foule en délire de 20 personnes, il y a… 16 ans ? Voilà… Moquez-vous bien !

 

Rockin’ Johnny : le 16 octobre !

Il n’y a pas que Sublutetia dans la vie. Je veux dire, dans ma vie (pour ce qui est de la vôtre, je le souhaite de tout mon coeur). Le 16 octobre sortira Rockin’ Johnny, un livre-disque comme Didier Jeunesse sait si bien les faire, dont j’ai écrit le texte et préparé la sélection musicale. Il a été superbement illustré par Merlin (Christophe de son prénom, mais j’ai l’impression qu’il aime bien le « Merlin » tout seul), et lu, pour le CD, par Dominique Pinon dont on ne présente plus la gouaille.

rock

Rockin’ Johnny a été un travail très particulier pour moi. Tout d’abord, ce n’est pas moi qui en ai eu l’idée. Celle-ci vient de Michèle, mon éditrice, qui m’avait demandé si je me sentais capable d’écrire une histoire autour « des débuts du rock’n roll ». Je me souviens fort bien du jour et du moment précis : c’était lors de la petite soirée de lancement du premier Sublutetia. Il y a deux ans de cela donc. En pleine euphorie, j’ai répondu un « oui » enthousiaste ; on verra plus tard que j’avais été un peu présomptueux de répondre avec tant d’assurance.
Ensuite, Rockin’ Johnny est un album. Si je disais que « je n’avais encore jamais eu l’occasion de travailler sur un album », ce serait là encore un peu pompeux, dans la mesure, où, après tout, je ne suis « dans le métier » que depuis deux ans et à tout prendre, je ne peux pas me réclamer d’une très grande expérience dans le domaine du roman non plus. Il serait plus juste de dire qu’avant ce projet, je n’avais tout bêtement jamais songé à faire un album.

J’ai cru que tout cela serait simple, plus simple que d’écrire un roman. Seulement, j’ai très naïvement confondu « temps » et « difficulté ». Evidemment, écrire une histoire de 20 pages pour un album prend beaucoup moins de temps qu’un roman de 320 pages. Mais est-ce plus facile ? Je me suis vite rendu compte que non. J’ai eu beaucoup de mal à trouver le ton que je voulais donner au récit. J’ai fait des essais (jamais envoyés) dans un registre un peu onirique… Et mon premier envoi « officiel » n’était pas très concluant. Bref, il a fallu que je revienne plusieurs fois au clavier avant de trouver le bon angle et la bonne tonalité.
Du reste, il y avait un écueil supplémentaire : le texte est écrit pour être lu. Mes phrases à rallonge habituelles se prêtent assez mal à l’exercice, et de manière générale, une phrase qui passe bien à l’écrit peut se révéler très ingrate à l’oral. Sur ce plan comme tous les autres, j’ai pu compter sur l’aide constante de Michèle et Vincent de Didier Jeunesse, à qui on ne la fait plus. Au final, il y aura eu beaucoup d’allers et retours, mais on est plutôt content du résultat.

Ceci étant, il y a quelque chose de formidable dans le fait d’écrire un livre-disque : c’est une superbe leçon de modestie. En tant qu’auteur, on est peut-être au centre du processus en coulisses, mais une fois que l’album est sorti, il convient de s’effacer un peu devant la musique, le narrateur et, bien entendu, l’illustrateur. Et ça nous fait les pieds ! Ce qui est important, dans Rockin’ Johnny, c’est avant tout de découvrir toute cette musique et de se laisser absorber par les images. Pour ma part, je suis très heureux que mes mots aient pu servir de support au numéro de Dominique Pinon, d’une part, et aux dessins de Merlin d’autre part.
Sans flagornerie, je n’aurais d’ailleurs guère pu imaginer quoi que ce soit de plus fidèle aux images que j’avais en tête. Et pourtant, en relisant le texte, je me rends compte que celui-ci est assez succinct en matière d’indications. Ma grande chance a donc été de pouvoir collaborer avec un illustrateur qui, sans doute, partage avec moi beaucoup de références visuelles et culturelles. Les rues de Memphis, cette double-planche initiale avec le petit garçon dans l’arbre, la grange avec les musiciens : je me suis demandé si Merlin n’avait pas installé à mon insu un système pour m’espionner le cerveau. Un sorte de… Cogitomètre, vous savez !

Avoir l’album entre les mains, depuis hier, est une grande fierté. Tout comme l’a été le fait d’assister à l’enregistrement du texte par Dominique Pinon. Si j’avais pu me douter, en découvrant Delicatessen à 17 ans, que j’allais un jour écrire un texte pour ce sacré gaillard…

A chaque fois que je me rends à la Charité-sur-Loire, j’oublie de noter de qui est cette phrase, peinte sur une façade : « la musique commence quand les mots deviennent impuissants » (ou un truc du genre, hein). Avec Rockin’ Johnny, j’ai pu compter sur Elvis Presley, Chuck Berry, Howlin’ Wolf ou Fats Domino pour repousser mes limites : on pourrait se retrouver en plus mauvaise compagnie…