Cogito argot sum

La plupart des représentations sérieuses du monde antique nous montrent des personnages s’exprimer de manière extrêmement châtiée, voire carrément grandiloquente. Comme si l’antiquité, dans son ensemble, n’avait été peuplée que de mauvais acteurs shakespeariens (et je me permets d’insister sur le « mauvais », bien sûr). On fait des grands phrases, on cite les philosophes ou Homère à tout bout de champ et en général, quand on s’adresse à quelqu’un, ce n’est pas pour lui demander le sel ou le poivre : on ne parle que de choses qui impliquent de grands desseins (a minima, on lui promet de raser son pays). De fait, ce type de représentation un rien ampoulée a fait école, et il est compliqué de s’en défaire tant elle colle à l’imaginaire collectif.

Pourtant, ce récent article du Daily Telegraph nous montre que les Romains n’avaient pas leur langue dans leur poche, et que la plupart des grossièretés que nous employons aujourd’hui ne datent pas d’hier. Entre les « m… à celui qui lira » très premier degré et les « va te faire… » divers et variés, les murs de la Rome antique étaient criblés de graffitis tout aussi crus que les nôtres. Bref, les Romains, dans l’intimité, parlaient avec le même relâchement que nous… et on se demande bien pourquoi il en aurait été autrement.

La première oeuvre à avoir ébranlé tout cela à grande échelle, c’est à mon sens la série TV Rome co-produite par HBO. Redoutablement rigoureuse et audacieuse dans sa peinture de cette période (oui, bon, le Sénat romain n’avait pas tout à fait cette tête, mais ne cherchons pas la petite bête : c’est du haut niveau malgré tout), Rome faisait parler ses personnages avec décontraction, sans emphase, et s’est même permis quelque chose d’ahurissant : employer le « F-word ». Pourquoi pas, après tout ? Dans la mesure où de toutes les manières, on accepte de voir des Romains parler en anglais, on aurait tort de s’en offusquer. Il devait bien y avoir l’équivalent dans le latin courant, et on imagine bien mal des soldats s’interdire ce genre de grossièreté.

Ciaran Hinds, le meilleur César de l’histoire des média animés !

Pour mon roman Elyssa de Carthage, la tonalité des dialogues a justement été ce qu’il y avait de plus compliqué à jauger. Je ne pouvais pas m’en remettre à trop de familiarités : la HBO fait ce qu’elle veut, moi, j’ai encore mes preuves à faire ! Du reste, il n’était pas possible de trop se couper d’une certaine imagerie non plus. Si vous écrivez :

- Je t’ai pas déçu, au moins ?
quoi qu’on fasse, on a du mal à s’imaginer en -150 av J.-C.

Mais si vous écrivez :
- T’aurais-je déçu ?
là, on y est. Enfin, on peut admettre qu’on y est, en tous les cas. Cela n’a pas forcément de sens historiquement, mais c’est une « couleur locale » qui emprunte à nos habitudes de lecture, de cinéma, etc. Je n’ai pas toujours pu y échapper ; mais peut-être parce que, comme je le disais plus haut, je ne me sens pas encore assez audacieux.

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J’ai relu Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar (en cas de crise d’égo d’écrivain, je crois qu’on devrait toujours avoir un Yourcenar sous la main pour se rappeler à la modestie), mais surtout, avant de me mettre à écrire pour de bon, j’ai refait un peu de latin. Et oui. Armé d’un précis de grammaire Magnard (je dirais même : LE précis Magnard) et d’un Gaffiot fraichement acquis sur eBay (mais attention, hein : pas la nouvelle édition moche ; je parle bien de l’ancienne – en un sens, encore plus moche, mais d’une mocheté et d’une austérité plus assumées – avec sa couverture en toile brune et sa maquette qui n’avait pas bougé depuis les années 30), j’ai – laborieusement – entrepris de traduire des bouts de comédies de Terence : Salut l’Ami, adieu le trésor, Maintenant on l’appelle Plata, etc.

Ah, non, pardon, je me trompe de Terence, je confondais avec ce que j’ai regardé hier soir.

Le Terence que j’ai traduit est bien celui qui a écrit La jeune Fille d’Andros. Cela m’aura permis de me rendre compte que les traductions officielles y avaient insufflé bien trop de rigueur ; que ce qui était souvent léger et vif devenait empesé et guindé (je vais vous confier un secret : j’aimerais bien refaire une de ces traductions, un jour, si j’avais le courage de me remettre sérieusement au latin). En tous les cas, me replacer cette « musique latine » en tête m’aura beaucoup aidé au final. J’espère avoir trouvé un bon compromis entre le rythme propre au latin, une certaine liberté… et un reste de vieux clichés hollywoodiens.

 

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