Dévorez les livres ! Mais ne les brûlez pas…

Prenons le bon côté des choses : on disait le Livre mort, enterré, remplacé par les liseuses électroniques – voire par rien du tout ; et grâce à une poignée de fous, on se rend compte que non seulement le livre est toujours là (le vrai, en papier, qu’on trouve en bibliothèques et en librairies), mais qu’en plus, sa puissance symbolique est encore assez vivace pour en terroriser certains. Pour un auteur, et même un lecteur, c’est une nouvelle formidable : les livres peuvent encore changer le monde !

Bien sûr, il aurait été souhaitable que tout ceci se déroule sous les auspices d’une curiosité intellectuelle renouvelée. Au lieu de cela, le livre récupère sa place par le biais de l’intégrisme. Et le livre-jeunesse tout particulièrement ; lui que l’on aurait pensé, a priori, à l’abri des polémiques.

Il y a quelques mois, La fête des deux mamans d’Ingrid Chabbert s’était retrouvé dans le colimateur de bigots de base – de ceux que l’on ne pensait plus croiser autrement qu’en regardant le DVD du Nom de la rose. Déjà, on y voyait un coup satanique porté à l’idée même de famille (dans le sens « Nicole Lambert » du terme). Plus récemment, alors que la France traverse une curieuse crise de delirium tremens, ce sont les romans d’Anne Percin (et plus particulièrement Le Jour du slip, je porte la culotte, écrit à quatre mains avec Thomas Gornet) qui se sont retrouvés sous le feu des torches (pas de cagoules pointues, du moins pas encore). Et voilà que certains sites – auxquels je ne ferai pas davantage de publicité – s’appliquent à dresser une liste noire des romans-jeunesse « destinés en fait à banaliser les actes contre-nature et le changement de sexe« . Le tout, en détournant les informations d’un autre site (bien intentionné, celui-ci), et avec pour mot d’ordre de faire pression sur les maires pour que les livres en question soient retirés des bibliothèques.

Les conséquences personnelles, pour les auteurs qui viennent d’être cités, sont  intolérables : insultes, calomnies, menaces… Du jour au lendemain, d’auteur-jeunesse, on devient un nouveau Salman Rushdie (sauf que l’on est en France, et en 2014). Il y aurait de quoi en pleurer, en hurler de désespoir, même…
Et ils se seraient bien passés de ça, ces auteurs, bien entendu. En prenant la peine d’écrire des fictions où l’homosexualité – et, plus généralement, la différence – sont dédramatisées, replacées dans un contexte serein, l’idée n’était pas de de se transformer en martyr (et fort heureusement, on n’en est pas encore là). Mais le monde étant ce qu’il est, il y avait toutefois là une certaine forme de courage.

Ceux qui prennent les coups, aujourd’hui, ont réussi à montrer une chose : que les livres, et en l’occurrence les livres-jeunesse, ont toujours la force de bousculer les médiocres ; pas parce qu’ils essaient de choquer – quoi de plus bête que de choquer ? – mais parce qu’ils véhiculent une vision du monde lumineuse, fraîche, honnête, que certains n’ont pas le courage de regarder en face.

Merci à eux.

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