Pour qui écrit-on ?

Il y a déjà un petit moment, j’avais lu une interview de Philip Pullman où celui-ci expliquait que quand il écrivait, il le faisait sans se soucier d’un public-cible. Ceci expliquant peut-être la difficulté qu’ont les éditeurs à cataloguer La Croisée des mondes, qui se promène aussi bien dans les collections adultes que dans les collections jeunesse. Tiens, prenez aussi le cas du Seigneur des anneaux : quand je l’ai lu (je devais être en cinquième), il ne se trouvait en petit format que dans la collection Livre de Poche « adulte ». Ce n’est que quelques années plus tard qu’il a été récupéré par Folio Junior, et j’en avais d’ailleurs été tout perturbé. On pourrait multiplier les exemples de ces livres qui, au gré du temps, sont considérés tantôt comme de la littérature adulte, tantôt comme de la littérature jeunesse : L’île au trésor, 20.000 Lieues sous les mers, etc. Est-ce que Tolkien et les autres savaient pour qui ils écrivaient ? Difficile de faire une généralité. Stevenson, par exemple, pensait à son jeune beau-fils Lloyd Osbourne en écrivant ses récits de pirates, et L’île au trésor a d’ailleurs commencé par paraître en feuilleton dans une revue pour la jeunesse. Mais quid des autres ? Et de manière plus générale, est-ce que savoir que l’on écrit pour la jeunesse devrait changer quoi que ce soit ?

L’austère édition « adulte » du Seigneur des Anneaux.

En réalité, « écrire pour la jeunesse », ce n’est que le cas particulier d’une question plus vaste. Et la poser ainsi, c’est s’exposer à ce qu’elle soit mal comprise. Je pense que l’on écrit toujours un peu pour quelqu’un (« moi, j’écris pour les bêtes… », disait Deleuze. J’essaie encore de comprendre), et que cette idée influence l’écriture.
Est-ce qu’écrire pour la jeunesse implique un travail « différent » ? Probablement, oui. Est-ce qu’écrire pour la jeunesse implique un travail moins difficile, moins exigeant, et un résultat plus pauvre, d’une moindre valeur littéraire ? Là, pour le coup, certainement pas. Non mais !

Les digressions, longues descriptions, monologues intérieurs « psychologisants » sont réputés éjecter les lecteurs les moins aguerris hors du récit, eux qui a besoin, avant tout, que l’action progresse à un rythme soutenu. C’est sans doute vrai pour de nombreux jeunes lecteurs. Mais il serait plus honnête de dire que c’est vrai aussi pour de nombreux lecteurs adultes. Les amateurs de Balzac et de Proust se font assez rares dans toutes les tranches d’âge, n’est-ce pas ? Mon parti-pris consiste effectivement à décrire l’action de l’extérieur, sans rentrer dans la tête des personnages. C’est un peu différent quand j’écris à la première personne, bien sûr… mais pas tant que cela malgré tout, paradoxalement. Je me suis longtemps dit que c’était « ma manière d’envisager le roman jeunesse ». Mais la vérité, c’est que si j’écrivais pour les adultes, il y aurait de fortes chances pour que je fasse exactement pareil. Je n’ai jamais eu à me forcer le moins du monde pour écrire ainsi ; ce n’est pas « ma manière d’envisager le roman jeunesse », c’est tout simplement… ce que je sais faire. Dans l’absolu. Je crois savoir bien observer les situations et les gens, mais je ne sais pas ce qu’il y a dans leur tête… Alors, je me contente de parler de ce que l’on pourrait voir si on était à la place des personnages. Je ne suis pas sûr que je saurais faire autrement.

Ecrire pour la jeunesse : des problèmes de registre de langue, de vocabulaire ? Allez, oui, mais tellement pas graves ! En fait, ce ne sont même pas des problèmes, mais simplement de petites contraintes. Et si l’on creuse, on se rend compte que c’est certainement au niveau des thématiques qu’un écart entre littérature jeunesse et adulte existe vraiment. A moins de vraiment lui en vouloir, je ne conseillerai pas L’innommable de Beckett ou Le Festin nu de Burroughs à un enfant ou même un adolescent. Mais cela ne veut pas dire que les thèmes  susceptibles de plaire aux enfants soient restreints, au contraire. Il suffit d’aller en librairie pour s’en rendre compte. Les adultes sont souvent très ingrats avec les enfants qu’ils ont été, et oublient que leur ouverture au monde remonte à bien avant leur majorité.

Alors, pour répondre à la question initiale… Est-ce que quand j’écris, je pense « jeunesse » ? Oui. Mais en faisant cela, je ne fais pas emprunter un escalier dérobé à mes lecteurs. Je me contente juste de changer la hauteur de la première marche. L’escalier, lui, est le même que celui des adultes, et mène exactement au(x) même(s) lieu(x).

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