Rockin’ Johnny : Tony, Pierre et Paul

Rockin’ Johnny, vous aurez fini par le comprendre, prend pour cadre les frénétiques années des débuts du rock. L’année 1954, pour être précis. L’idée est de présenter quelques uns des pionniers du genre (pas forcément les plus connus aujourd’hui, malgré les inévitables classiques) à travers une petite histoire qui se situe entre Happy Days (la série TV, que mes jeunes lecteurs n’ont sans doute pas eu l’occasion de découvrir) et Tom Sawyer.

Comme je le racontais hier, il m’a fallu un petit moment avant de tomber sur la bonne intrigue. Et voilà qu’un jour, je réveille en me disant : « Mais c’est bien sûr ! Il faut que je raconte l’histoire de Tony Sheridan !« . Tony qui ? Bon…
Je pense qu’il est inutile de présenter les Beatles, même aux plus jeunes. Aucun autre groupe de rock sur terre n’a vendu (et ne vendra jamais) plus de disques (même si ce brave Elvis n’est pas loin) ; et n’importe qui est exposé, dès son plus jeune âge, à leurs tubes majeurs. Pour ma part, il n’est pas exagéré d’affirmer que les Beatles ont changé ma vie, plus que n’importe quels autres artistes toutes catégories confondues. J’ai toujours voulu être écrivain ; de fait, la découverte de grands auteurs a évidemment cimenté cette vocation, mais n’a pas, en un sens, modifié quoi que ce soit au cours de mon existence. Ma rencontre avec la musique des Beatles, aux alentours de 15 ans, a en revanche profondément changé l’adolescent que j’étais. Le « petit intello du premier rang » est devenu un « gars cool » dont on s’est mis à rechercher la compagnie ; j’ai appris à jouer de la musique ; j’ai changé ma manière de m’habiller ; et surtout, je suis sorti de la route qui semblait être tracée pour moi (si je l’avais suivie, je serais peut-être en train de programmer ce blog, mais certainement pas d’écrire dessus).
Je savais pertinemment que j’allais m’égarer à parler des Beatles, mais le fait est qu’il y a un rapport direct avec Tony Sheridan. Sur le premier 45T enregistré par les Beatles (et non pas des Beatles, nuance), en effet, nos quatre futurs garçons dans le vent ne sont pas du tout présentés comme des vedettes. Ils ne font qu’accompagner ce fameux Tony Sheridan, et encore, pas sous leur vrai nom : la pochette mentionne « Tony Sheridan and the Beat Brothers ».

my bonnie front

Tony Sheridan n’était pas tellement plus âgé qu’eux (en fait, il était né en 1940 tout comme Ringo Starr et John Lennon), mais avait davantage d’expérience comme « musicien professionnel ». Il était installé à Hambourg depuis la fin des années 50, et menait une carrière modeste mais bien huilée de musicien de scène, à jouer avec les groupes de passage. Ce fut un jour le tour des Beatles (à l’époque, sans Ringo), et le courant est si bien passé qu’un disque a été enregistré. My Bonnie a connu brièvement les honneurs du hit-parade après quoi, à ce que l’on dit, Tony Sheridan aurait conseillé aux Beatles de voler de leurs propres ailes. Cela leur a plutôt réussi, comme chacun sait : quelques mois après, ces jeunes gens étaient presque millionnaires. Quant à Tony Sheridan, on dira poliment que cette rencontre ne lui aura hélas pas apporté la renommée attendue.

Pourquoi Tony Sheridan aurait-il dû être mon modèle pour cette histoire, alors ? Né Anthony McGinnity (Sheridan est son troisième prénom), ce sujet britannique avait commencé par apprendre le violon, poussé par ses parents, avant de tout plaquer pour se procurer une guitare et jouer du rock. Je trouvais ce parcours très romanesque, et je rêvais de finir mon histoire sur sa rencontre avec les Beatles, sans vraiment les nommer (je fantasmais sur un dessin où on les devinerait de loin, ou dans l’ombre) : une manière de faire la jonction entre le rock des origines et ce qu’il allait devenir sous l’impulsion de ces quatre génies.
J’étais à ce point convaincu de mon angle qu’un soir… j’ai contacté Tony Sheridan via son site web. Un site qui ne payait pas de mine, d’ailleurs : j’avais dans l’idée que je n’aurais pas à passer par une horde d’attachés de presse, agents, etc, avant de pouvoir l’atteindre. Et de fait, c’est Tony Sheridan himself qui m’a répondu. Ceci :

« Merci pour votre email, plutôt inhabituel mais intéressant. A ce stade, cependant, je ne sus pas certain de savoir comment réagir. C’est tout de même assez curieux, et on pourrait même se demander s’il ne s’agit pas d’une blague (si j’ai l’air soupçonneux, c’est que je le suis pour de bon : mais on vit dans un monde un peu dingue, et j’ai souvent eu l’occasion de me dire que j’avais intérêt à rester sur mes gardes). Ceci étant dit, pourquoi ne pas me passer un coup de fil à l’occasion ? De cette manière, on pourra s’assurer qu’on ne s’embarque pas l’un et l’autre dans une vaine entreprise ! »

Waouw. J’avais un mot de Tony Sheridan. Le Tony Sheridan, le type qui avait joué avec les Beatles. Je l’ai donc assuré de ma bienveillance et du sérieux de ma démarche. Je n’ai pas osé l’appeler, cependant. Nous avons encore un peu échangé, et M. Sheridan est alors devenu bien plus chaleureux :

« J’ai un ami à Paris à qui vous devriez parler de tout ça. Et peut-être qu’on pourrait essayer de s’y voir à l’occasion ? C’est dommage, j’y étais il n’y a pas longtemps pour jouer avec Peter Best [l'ancien et infortuné batteur des Beatles], et l’accueil des parisiens a été formidable. Je n’attends que d’y revenir ! »

J’ai de mon côté continué à mûrir mon idée.
En février 2012, je suis parti en voyage à New York. Au retour, dans l’avion, en attendant le décollage – et alors que j’aurais déjà dû l’éteindre – mon téléphone a sonné.

« Eric ?
- Oui ? Euh, Yes ?
- C’est Tony ! Ca va ?
- Tony…

- Tony Sheridan ! 
- …(voix off : bon sang, Eric, il y a TONY SHERIDAN qui t’appelle, là) Euh, oui, oui… Ca va. Je… 
- Je ne vous dérange pas ? 
- Je… suis dans un avion.
- Ah, ah ! Bon, et bien vous m’appelez à votre retour, qu’on discute un peu ?
- Mais… oui, bien sûr… Bien sûr…
- Allez, bon vol ! Ah Ah ! »

Vous savez ce que j’ai fait, à mon retour ? Rien. Comme un gros abruti. Je n’ai jamais osé rappeler Tony Sheridan. Pourtant, c’est lui qui m’avait appelé en premier. On pouvait donc supposer que le principe de me parler au téléphone ne le gênait pas outre mesure. Mais je me suis totalement, lamentablement, piteusement dégonflé.
Pour être parfaitement franc, il y avait deux choses qui n’allaient pas, dans tout ça. La première, c’est que je soupçonnais, à nos échanges, que Tony Sheridan attendait de la part de mon éditeur chéri une contrepartie financière pour sa « participation ». Ce n’était pas vraiment l’esprit dans lequel je voyais les choses, mais le fait est que ce brave monsieur devait vivre assez chichement des rares concerts qu’il faisait encore. Quand on a couvé, épaulé puis lancé quatre types dont les fortunes s’évaluent aujourd’hui en centaines de millions d’euros, et que l’on en est encore à animer des foires à Hambourg, il est assez compréhensible que l’on cherche à profiter un peu de son image. Mais surtout, il ressortait de nos premiers échanges avec Michèle, mon éditrice, que situer l’action en Europe n’était pas forcément une idée très porteuse, du moins dans le contexte de cet album. J’avais un moment considéré que décrire les débuts du rock avec un petit décalage, à travers l’oeil d’un adolescent européen qui voit toute cette musique arriver des USA, aurait été original. Peut-être… mais on y aurait beaucoup perdu ne serait-ce que visuellement.
Je suis provisoirement passé à autre chose (Sublutetia 2 puis 3), en me promettant de tenir Tony Sheridan au courant de la tournure des événements.

Tony Sheridan est mort le 13 février dernier d’un problème cardiaque. Rockin’ Johnny ne raconte plus sa vie, si ce n’est que j’en ai retenu quelques éléments : l’éducation musicale « classique » contrariée… et le nom de famille du héros, McGinnity. J’aurais bien aimé, malgré cela, qu’il voie le livre terminé. Let it be

Tony Sheridan (1940-2013) vers 1962

Tony Sheridan (1940-2013) vers 1962

L’album est dédié à deux autres personnes. L’une est « Sir Paul ». Je ne sais pas s’il est utile d’en dire plus ? Vous ne connaissez pas beaucoup de « Sir Paul », n’est-ce pas ?  Le fait est qu’à la base, je m’y connais bien plus en rock des années 60 et 70 qu’en rock des années 50. Mais si Chuck Berry et Little Richard ne sont pas mes idoles personnelles, ce sont en revanche les idoles de mes idoles. Dont ce cher Paul McCartney.

Et Pierre ? Pierre, c’est l’un de ces quelques amis qui sont comme des frères pour moi. C’est avec lui que j’ai vécu « ma » Beatlemania adolescente, et que j’ai commencé à jouer de la musique. Lycéens puis étudiants, on était les Lennon et McCartney de… hum… pas de notre rue parce que l’on n’habitait pas dans la même, mais, disons, les Lennon et McCartney de notre studio de répèt’ (au pied d’une barre d’immeubles sinistre). En matière de musique, c’est Pierre qui m’a pour ainsi dire tout appris. Contrairement à moi, il avait une vraie formation classique, et il ne lui a toujours fallu qu’un temps très court avant de se débrouiller avec un instrument. En un mois de guitare, il m’épatait déjà. Aujourd’hui, entre la batterie, le saxophone, la basse, le piano, le banjo, je ne sais pas de combien d’instruments il peut bien savoir jouer. C’est aussi un compositeur très doué : pour l’anecdote, il est l’auteur de la musique que l’on entend dans la bande-annonce du premier Sublutetia. Voilà pourquoi je considère qu’au même titre que Sir Paul, Pierre a été l’un des deux musiciens les plus importants de ma vie.

D’ailleurs, voici un collector. Les deux pop-stars de Colombes, Hauts-de-Seine devant une foule en délire de 20 personnes, il y a… 16 ans ? Voilà… Moquez-vous bien !

 

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