Un mot de l’auteur

Ce n’est pas une idée récente que d’exploiter le monde du rêve dans la fiction. Encore faut-il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par « rêve ».

Dans la littérature ou les films de genre, les contrées du rêve représentent en général un « ailleurs » plausible. Quand je dis « plausible », j’entends par là que nous rêvons tous, que nous savons tous que nos rêves échappent à toute logique et qu’il peut s’y passer à peu près n’importe quoi. Il est donc plus simple, pour un créateur de fiction, de situer son récit dans le contexte du rêve que d’inventer une passerelle vers une autre dimension, un autre plan d’existence, un autre univers, etc. Si le postulat de base est que les personnages rêvent, on accepte plus facilement l’existence d’un cadre imaginaire. Prenez Alice au pays des Merveilles : au fond, on sait très bien que la petite fille s’est endormie dans son jardin. Ou du moins, on se raccroche facilement à cette idée. Il y a ce petit doute qui, selon le critique Todorov, définit l’essence même du fantastique (est-on dans le réel ou dans le surnaturel ?). Mais le procédé peut virer à la formule si l’on n’y prend gare.

La science-fiction a remis au goût du jour les explorations oniriques, avec le cyberpunk et la réalité virtuelle. Prenez un film comme Matrix : quelque part, des corps sont inertes, en train de dormir ; mais ce que nous voyons, nous, c’est ce que leur cerveau voit, le contenu d’un monde purement virtuel dans lequel les « dormeurs » sont bien actifs, et dotés de pouvoirs extraordinaires. On parle de matrice et non de rêve ; on a des câbles, des machines… Mais au fond, il ne s’agit que d’une simple variation sur le thème du rêve. Que ce rêve soit généré par un ordinateur importe finalement peu.

Le dernier Songe de Lord Scriven, toutefois, ne s’aventure pas vraiment sur ce terrain. Le coeur de l’histoire se situe dans le monde de l’éveil. Le nôtre. Les rêves, dans le roman… ne sont que des rêves. Arjuna Banerjee, le détective-rêveur, ne devient pas un super-héros dès qu’il s’endort. Il fait les rêves que nous faisons, vous et moi, à un bémol près : il est capable de les contrôler. Il rêve, oui, mais il a conscience qu’il rêve, ce qui lui permet de s’orienter et de communiquer avec son assistant. Le « rêve lucide », pour reprendre l’expression consacrée, a été théorisé par Léon d’Hervey de Saint-Denys, dans son ouvrage Les Rêves et les moyens de les diriger en 1867 (le lien vous y emmènera).

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Cet ouvrage m’a fourni une bonne base pour la conception de l’histoire. Evidemment, il serait dommage de le prendre au pied de la lettre… mais sa valeur documentaire est indéniable.

Comme je le disais plus haut, rêve lucide ou pas, je ne voulais pas me servir du rêve pour m’aventurer du côté de la fantasy. Il n’était pas question que le rêve devienne un prétexte pour faire n’importe quoi : les rêves que je décris devaient continuer à ressembler à des vrais rêves, pas à des fictions scénarisées. Ils devaient être illogiques, délirants, inquiétants, sans queue ni tête… du moins, pour celui qui en est à l’extérieur. Car le rêve, dans Le dernier Secret de Lord Scriven, apporte malgré tout la solution à une énigme… tout en constituant une autre énigme. Pour cet aspect, c’est chez ce cher Sigmund Freud que je suis allé pêcher l’inspiration.

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Pas seulement, d’ailleurs. La meilleure illustration de ce que j’avais envie de faire se trouve dans un épisode de ma série culte, Le Prisonnier. Le héros est sanglé à une machine capable de visualiser ses rêves, mais il a pris soin de remplacer par de l’eau le liquide que ses ennemis lui injectent pour l’abrutir. Il est donc bien en train de rêver, mais en plein contrôle de son rêve. Je n’ai jamais rien vu ou lu de plus convaincant que cette séquence. La vidéo ci-dessous est tronquée, mais dans les dernières minutes de l’épisode, on voit notre héros, le numéro 6, ouvrir en rêve la porte de l’endroit où il se trouve enfermé et endormi. Cette image apparaît sur l’écran de contrôle géant qui affiche ce qu’il rêve. Mais à ce moment là, la frontière entre rêve et réalité est tellement fragilisée que les savants fous à l’origine de l’expérience ont le réflexe de se retourner en direction de cette porte… qui n’a évidemment pas bougé. Tout ce que j’aime est contenu dans ces quelques minutes, je crois !